Privé (ou pas)

Dimanche 10 Janvier
Je me rase. Je ne trouve plus le plaisir dans le geste, celui que j’avais quand je n’avais pas de barbe. Ca me rend triste. Je vais travailler.

Lundi 11 Janvier
Je vais chercher mon ampoule d’androtardyl à ma pharmacie et la nouvelle stagiaire, qui ne me connait pas, m’appelle « madame », ça faisait longtemps.

14ème injection.

Mardi 12 Janvier
J’achète mes tickets pour Tours, pour aller voir mes parents. Ils ne m’ont pas vu depuis un an, depuis que j’ai commencé la testo. J’angoisse un peu. J’ai du mal à dormir.

Mercredi 13 Janvier
Après la réunion du matin, mon patron m’appelle dans son bureau.
Le ton a changé, je le sens tout de suite. D’officieux c ‘est passé à officiel.

Il me parle de « dégradation de materiel professionnel » de mon casier, dans la salle d’équipe.
En effet, quelques semaines avant, j’avais arraché l’étiquette portant mon prénom féminin pour y écrire KILLIAN au marqueur.
Il me précise que c’est inacceptable.

Il rajoute qu’on s’était « sûrement mal compris », que sans papiers et même avec une nouvelle direction ma « situation » ne changerait pas au sein de l’association.
Que ma « vie privée » devait rester en dehors des murs de l’établissement.
Que je n’avais pas à parler de ça à mes collègues, aux residants ou à leurs familles sur mon lieu de travail.
Que c’était une « décision institutionnelle ».

Je lui ai demandé si ça voulait dire qu’il en avait parlé à la direction générale, il m’a répondu oui.

Il m’a expliqué que les personnes pour et avec lesquelles nous travaillions avaient des troubles psychologiques et que cela ne pouvait que leur apporter une confusion supplémentaire.

J’ai répondu que j’y réfléchirais et que j’en parlerais à un délégué syndical.

Je suis sorti sonné de son bureau.

Je suis fier de cette réponse.
Mais j’ai honte d’avoir passé une dizaine de minutes à effacer mon prénom avec du dissolvant.
J’ai honte parce que je pense être militant mais que ça ne m’empêche pas de ne pas pouvoir toujours être fort.
Parce que marcher à l’Existrans ne suffit juste pas.

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Mon futur ex-patron va me manquer…

Mon patron a démissionné, il part dans 15 jours.
Ce matin, je suis allé dans son bureau afin de lui rendre quelques factures, il en a profité pour me parler.
J’aurais du enregistrer le discours, je sais pas bien restituer les conversations.

Extraits:

Lui : « Je ne pense pas que vous devriez vous attendre à ce que l’arrivée d’un nouveau directeur change quoi que ce soit à votre situation, tant que vous n’avez pas les papiers, parce que je me suis renseigné suite à notre dernière conversation, légalement c’est comme ça, il faut les papiers ».

Moi : « C’est à dire qu’il y a d’une part l’administratif et d’autre part la façon dont on me parle et comment on m’appelle, on peut très bien séparer les deux. »

Lui : « Euuuhh… Je ne sais pas, peut être dans d’autres métiers ça peut se faire… »

Moi : « Pardon ??? Dans quels métiers ? L’armée, le bâtiment, la restauration? Non parce que je suis peut-être bêtement idéaliste mais je pensais que dans le social, les personnes avaient envie de comprendre les autres et de faire en sorte qu’elles se sentent bien. »

Là, il a eu une sorte de discours un peu fourre-tout qu’il me serait difficile de retranscrire tellement je pense qu’il mélangeait tout.
Ca a commencé par un « Vu que je m’en vais bientôt je me permets de parler un peu plus avec vous de ce que j’en pense… blablabla… je pense toujours que c’est de l’ordre du privé et de l’intime… votre parcours est, pour moi, en soi quelque chose qui doit être réfléchi, mais pas vécu… je crois que la complexité des histoires de chacun… nécessite de faire appel à… réfléchir sur sa construction et sa sexualité… la première, je dis bien la première parole reçue est « c’est un garçon » ou « c’est une fille »… blablabla… le développement de l’enfance… je crois plus aux bienfaits d’une psychanalyse qu’à la soi-disant nécessité d’une chirurgie, d’ailleurs j’ai passé 15 ans sur un divan moi même… »

Il avait l’air bien paumé, regardait un peu le mur, un peu la fenêtre, mais rarement moi.

Je ne sais plus vraiment ou il en est arrivé a la fin, mais j’avais envie de l’aider a se recentrer.
Moi : « Excusez moi, mais sachant que vous partez travailler dans un centre pour enfants et adolescents de 6 à 18 ans, il me semble important que vous arriviez a différencier les notions de sexe et de genre, ainsi que celle d’identité et de sexualité »

Lui : « Vous savez je pense que ce genre d’intellectualisation n’est pas très utile et freine la communication, en fait »

Après ça, j’avoue, je savais plus quoi dire.