Papier Buvard

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13H30 Tribunal de Grande Instance.

Je suis habillé plutôt classe, pantalon noir, chemise avec pull col en v noir, veste grise.

Le costume n’était pas obligatoire mais je voulais me sentir beau.

Dans la salle, devant: mon avocate et d’autres avocates, la juge, la greffière, la procureure et d’autres personnes en robe dont je ne connais pas la fonction officielle.

Dans la salle, derrière: un couple en jogging, une dizaine de gendarmes en tenue d’apparat.

La juge appelle les nouvelles gendarmes qui doivent prêter serment a la barre (je me retiens de sourire pendant le discours), puis photo pour ce grand jour. La salle se vide, commence alors l’audience pour une histoire d’héritage, je manque de m’assoupir, je n’ai pas beaucoup dormi.

Mon avocate parle a voix basse quelques instants avec la procureure, puis vient vers moi avec un air complice pour me dire que le parquet ne présentera aucune objection a ma requête.

J’ai du mal a y croire sur le coup vu que je ne suis toujours pas passé en audience.

L’affaire précédente étant achevée (j’ai vraiment rien compris a comment se finissait cette histoire d’héritage), la juge annonce que tout le monde se retire en chambre constitutionnelle pour la suite, mon avocate me fait signe, je la suis dans une pièce plus petite ou toutes les personnes en robes sont d’un côté d’une petite table. Je suis invité à m’ asseoir de l’autre coté, près de mon avocate.

Celle-ci présente mon dossier en parlant de moi au féminin, puis commence à s’embrouiller dans les pronoms pour finir par s’excuser car elle « ne sait plus comment dire ».

La juge intervient pour lui dire de m’appeller monsieur tout simplement.

La procureure dit qu’elle n’a rien a objecter. La juge me demande si j’ai quelque chose à rajouter et si le dossier est bien complet, je lui parle de ma formation dans le bâtiment et de la nécessité d’avoir les bons papiers, elle m’assure comprendre et parle du « sexisme » dans ce métier, tout le monde hoche la tête, la requête est acceptée sans condition, mon avocate recevra la décision notifiée mardi prochain.

 

Pause clope

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Oui alors, je devais écrire la suite ce soir de « Bienvenue chez les hommes » parce que j’ai encore quelques anecdotes a raconter sur comment « l’enfer » (ouais faut pas exagérer de trop non plus) est pavé de bonnes intentions, mais il se trouve que je commence a stresser d’une part parce que je commence mon premier stage en plomberie dans 4 jours, et d’autre part parce que je dois passer au tribunal en audience pour mon changement d’état civil dans 5 jours.

J’ai reçu un mail de l’avocate le 21 décembre m’informant que ma présence a l’audience était indispensable (sous ligné même) le 22 janvier a 13H30.

 

Bienvenue chez les « hommes »! 1ère partie.

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Je suis rentré en formation pour devenir plombier.

20 mecs entre 17 et 40 ans.

Au lycée, j’étais en section littéraire, puis  plus tard j’ai fait l’école du travail social.

J’ai baigné dans le milieu lesbien de Tours pendant une dizaine d’années puis j’ai fréquenté le milieu TPG parisien pendant 5 ans.

Ce que je veux dire c’est que je n’ai jamais été autant, de près ou de loin, immergé dans une ambiance de mecs cis hétéros entre eux que je le suis en ce moment , quotidiennement.

Non je ne suis pas out dans ma formation et ça aussi c’est nouveau.

Je veux dire mes formateurs savent que je suis trans puisque mes papiers sont a mon prénom féminin et ont décidé de régler entièrement l’administratif au masculin afin d’ éviter les erreurs et rendre ma formation plus facile.

Au début j’ai eu quelques moments d’angoisse quand il a fallu sortir sa carte d’identité ou sa carte vitale et la poser sur son dossier en classe, mais on trouve vite des petites techniques plus ou moins efficaces (retourner sa carte, mettre son dossier en dessous de celui d’un autre quand il faut les faire passer devant, faire semblant de ne pas trouver le papier demandé pour enfin le retrouver quand tout le monde est sorti…).

Il y’ a eu tout de même quelques sueurs froides:

la fois ou la personne préposée au dossier de subvention a bien fait remarqué devant les autres que j’avais dû sûrement confondre mon numéro de sécu et celui de ma mère, et la fois aussi ou j’ai mal fermé la porte des toilettes et qu’un de mes collègues y est entré.

Bon disons que quand même a ce niveau je m’en sors pas trop mal parce que j’ai quand même un bon passing et je suis tombé sur des formateurs pas trop cons.

Après un an et demi au chômage et pas mal de temps pour me ressourcer, évidemment j’avais réfléchi a ce que ça serait de rentrer dans le secteur du bâtiment et même si j’ai essayé d’y aller sans préjugés, y’a quand même une réalité que je ne pouvais pas éviter par rapport aux ambiances dites totalement « masculines ».

(Après je pense vraiment que la présence d’une seule personne assimilée comme fille , femme, meuf dans le groupe changerait la donne.)

Bon, je voulais vous mettre des extraits mais je pense que je vais vous épargner ça.

En gros, ce sont des paroles sexistes et homophobes en permanence, mais je veux dire vraiment a chaque moment.

Aujourd’hui par exemple:

« Les meufs de maintenant elles sont plus libérées, c’est vraiment que des salopes, l’autre soir y’ en a une qui m’a invité a danser alors qu’elle avait chauffée un autre gars juste avant, franchement je l’ai jetté, ça me dégoute ce genre de chienne je suis sûr que ça a plein de maladies… » Et les autres d’acquiescer.

« J’aime » toujours beaucoup quand des personnes d’une vingtaine d’années parlent des « meufs de maintenant » en gros ça veut dire pas leurs mères quoi, donc rien de bien nouveau dans les propos.

A noté que mêmes les formateurs qui ont l’air d’ être des personnes un peu engagées, avec un discours de gauche, voir anticapitalistes, voir même un peu hippies, ne s’abstiennent pas non plus de quelques blagues sexistes, peut être moins graveleuses, mais pas vraiment fines non plus (sur les belles mères, les femmes au volant… enfin je suis sûr que vous voyez).

Bref, et moi je suis ou?

Je suis là, je serre les dents, je rigole pas mais je ferme ma gueule, j’essaye de me tenir a distance.

Je fais avec cette sensation d’être un espion parce que je ne suis pas hétéro, parce que je ne suis pas un mec cis, parce que je n’aime pas le foot, parce que je n’ envie pas le gars qui a une BMW, parce que je ne vais pas sur Badoo, parce que je ne veux pas devenir patron et gagner plein de tunes, parce que je n’ai pas de télé, parce que non je ne kiffe pas sexion d’assaut.

Et surtout je fais avec cette culpabilité de ne pas ouvrir ma gueule.