Être un trop « gentil trans » dans une relation

Témoignage paru dans le numéro 12 de TransKind, p.42  https://transkind.wordpress.com/2015/10/25/transkind-n-12/

micro paillette

         Quand j’ai commencé ma transition, à 30 ans, c’est-à-dire quand j’ai commencé à concevoir et à accepter le fait que je sois trans, j’étais dans une relation plutôt intense, on va dire, pour faire simple.

Depuis mon adolescence, je n’avais jamais vraiment été célibataire pendant plus de 3 mois et j’avais vraiment l’habitude de faire passer l’autre avant moi, ce qui se finissait toujours assez mal, évidemment (à une ou deux exceptions près). J’avais la tête farcie de films et de roman d’amour où la force des sentiments s’évaluait au degré de sacrifice et d’abnégation.

Je venais d’emménager à Paris quelques années auparavant et j’avais la chance d’être très entouré à cette époque, nous étions un petit groupe de butchs et de trans en début de transition et nous passions beaucoup de temps ensemble, à militer, à boire, à faire la fête, à baiser, à refaire le monde quoi.

J’étais vraiment exalté par cet univers que j’apprenais à connaître, je découvrais l’activisme trans/pédé/gouine, le milieu “Queer Paillettes” parisien, le féminisme, le bdsm, et tout ça tout en gardant un travail à temps complet en banlieue qui me demandait beaucoup d’investissement et qui me remuait.

C’est dans ce contexte que j’ai rencontré P.

Elle faisait partie de ce petit groupe de fems qui écrivait, réalisait, jouait, performait en faveur d’un féminisme sex-positif et bénéficiait d’une certaine notoriété pour cela.
Je ne vais pas mentir, c’était terriblement agréable pour mon ego à un moment où
chaque miette d’une reconnaissance quelconque me semblait bénéfique.
Je ne vais pas revenir en détail sur cette relation ici, parce qu’elle a été un peu trop dou-
loureuse, à base d’humiliations et de manipulations diverses.

Bref.

Mais je crois que c’est important d’essayer de mettre des mots maintenant sur les consé-
quences de ce que je considère, avec recul, comme étant un des effets de la transphobie
intériorisée.

P. était très clairement attirée, sexuellement aussi, par une certaine forme de masculinité, y compris chez les gouines.
Ce qui me convenait parfaitement au début : étant moi même en questionnement sur mon identité et mon expression de genre, j’éprouvais du plaisir à correspondre à ces standards. J’étais heureux qu’elle soutienne ma transition, à tel point qu’elle me tienne la main lors de ma première injection de testostérone, qu’elle ne se trompe pas en me genrant, qu’elle accepte mon prénom choisi bien qu’elle ne l’aime pas. J’étais fier comme un paon qu’elle écrive sur moi, qu’elle joue des scènes porno avec moi, et plus que tout j’étais infiniment reconnaissant qu’elle continue d’être avec moi. Je ne voyais pas le problème dans le fait qu’elle raconte à ma place et sans moi notre relation de façon publique puisque « le privé c’est politique » , qu’ elle porte haut le drapeau de la cause trans dans les médias, qu’elle parle du fait qu’elle sorte avec un trans à ses collègues parce que attention il ne faudrait pas qu’ils la croient hétéro et que bon « les bi ça n’existe pas en terme d’oppression spécifique » .

Je ne remettais rien en cause parce que je me sentais validé voir même reconnu
en tant que trans, même si je n’arrivais pas à l’exprimer comme ça à ce moment, et
que c’était ce dont j’avais besoin, quitte à être exotisé et à coller à ce qu’on attendait de
moi. C’est ce sentiment qui m’a fait sombrer dans une dépendance affective merdique
où apprendre à dire non ou poser mes limites n’étaient clairement pas à l’ordre du
jour et ne pouvaient pas l’être et ça, dans tous les aspects de notre relation, y compris
sexuellement.
Le pire c’est que je n’avais aucun recul pour analyser ce qu’il se passait et j’ai mis beau-
coup de temps après la fin de notre relation pour comprendre ce mécanisme.
Tout ça a pris énormément de place aussi et je regrette maintenant de ne pas m’être
accordé assez de temps pour apprécier et célébrer tous les changements physiques apportés par la testo la première année.

J’avais une pauvre estime de moi et je travaille toujours dessus. Je veux dire, c’est tou-
jours très difficile de savoir précisément pourquoi, quelle est la partie en rapport avec
le fait que je sois trans, je comprends maintenant des choses qui peuvent paraître inextricablement entrelacées avec d’autres éléments de ma vie mais qui aboutissent à ce
même ressenti, celui d’être nié ou d’être une quantité tellement négligeable et d’accumuler les conduites à risques qu’elle en est insignifiante.
Et c’est là que je parle de transphobie intériorisée.

Car si on intègre profondément, qu’on rentre bien au fond de nous les messages que nous envoient, une bonne partie de notre vie et de manière plus ou moins directe, nos parents, notre famille, nos amis et la société en général, on en vient vite à penser que ce que l’on ressent n’est pas légitime, que ce que l’on est n’est pas légitime, et que finalement nous ne méritons pas vraiment d’ être heureux.
À partir de là, c’est facile de s’autodétruire, et d’accumuler les conduites à risques y
compris sexuellement et/ou affectivement, c’est facile d’accepter ou de relativiser la
transphobie, l’exotisation, le voyeurisme, les blagues douteuses et le rejet sans plus
longtemps essayer de se battre et en cherchant perpétuellement des miettes de recon-
naissance auprès de personnes qui ne le méritent pas.

    Maintenant, je pense que réaliser tout ça et ses conséquences me prend du temps, que je n’ai pas fini d’y réfléchir, que ça fait partie de ma transition, et que c’est pour ça que
j’estime qu’elle n’est pas terminée et qu’elle ne le sera peut-être jamais.

En attendant, je ne supplierai plus pour qu’on veuille de moi ou qu’on me traite avec
respect, je ne relativiserai plus le fait qu’on dépasse les limites que j’ai fixées, je ne
féliciterai pas, ni ne remercierai les personnes qui me valident, je n’ai besoin que de
moi-même pour ça.

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